— Tu vois, mon p'tit gâs, ren n'manque à la maison. J'suis rentier... Un rentier de
fromage mou, comme on dit cheux nous, mais j'ai tout d'même de quoi me suffire avec
la patronne. Avec mes vignes, j'fais mon vin. Il en vaut bin un autre. J'l'aime mieux
qu'celui des marchands, il est nature. au moins, celui-là... Avec mon jardin, j'ai ma
légume : choux, naviaux, carottes, salades, pommes de terre, pouriaux, haricots,
exétera. exétéra... Avec son poulailler, ses téts à lapins ou à cochons. la patronne a de
la viande p'us qu'j'en avons besoin ; avec ma fousse. j'ai d'la carpe et d'la tanche ;
avec mes bouts d'champs, j'ai mon avoine, du seigle, du blé et du carabin (1) ; avec
mon fusil, j'apporte de temps en temps un p'tit extra à la maison.. Y en a qui sont jamais
contents d'leu' sort... Moué, j'm'ai ben amusé, j'ai ben peiné aussite, mais à c'tte
heure que j'approche de mes soixante douze ans, j'ai besoin d'ren. J'envie
personne....» Me v'là heureux avec ma vieille... C'est la bonne vie pour deux anciens
comme nous, pas vrai, la Delalande ?
(1) carabin : sarrazin, blé noir.
Extrait des "Contes de la Brémaille" - Hubert Fillay